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  • yzoisa

Résidence IFM Kénitra - Jours#20 et 21

Tout au long de ma résidence, mes observations m'ont fourni des tas d'idées de créations plastiques... mais 3 semaines, c'est finalement très court pour une résidence de sculpteur ! Et le projet de la porte a occupé beaucoup de mon temps... il a fallu trouver atelier et outils sur place, et j'ai dû adapter mon projet, au fur et à mesure, en fonction des conditions et de l'outillage que j'ai pu avoir à disposition. (Merci à Hassan pour son aide, sans lui je n'aurais pas su où m'adresser!)

A la fin, j'ai pu présenté des travaux différents : le projet sur la porte créé en atelier, un travail de forge que j'ai réalisé en démonstration publique dans l'enceinte de l'Institut (des "pelures"), et un tableau créé à partir d'une photo que j'ai prise dans la forêt de la Maâmora voisine de Kénitra.


Derniers jours de la résidence.

Je crée une oeuvre supplémentaire, sans métal. Une oeuvre murale à partir d'une photo de la forêt de la Maâmora. J'avais été choquée, dès mon arrivée, de tous les détritus qui jonchent les sols que ce soit dans la ville ou dans la nature. Dans cette forêt, les gens pique-niquent au milieu des déchets qu'ils ont laissé le week-end précédent! J'ai donc découpé la photo et j'ai inséré des morceaux de plastiques récupérés au sol. Il fallait que je le fasse, même s'il ne me restait pas beaucoup de temps. Avec quelques jours supplémentaires, j'aurais pu exploiter encore d'autres idées, mais je dois en rester là.


Vendredi 18h30, c'est le vernissage. La restitution de la résidence. Sont exposés le projet sur la porte, les pelures forgées en démonstration et le tableau sur la Maâmora.

J'ai présenté le projet sur la porte que j'ai intitulé "Passage", en proposant à chacun d'y trouver sa propre interprétation. Vous trouverez le texte de cette présentation ci-dessous.


Voilà c'est fini. Demain matin je repars pour la France.

Ce fut une expérience que je ne regrette pas d'avoir vécue. Après le choc culturel reçu à mon arrivée, j'ai ensuite pu faire des rencontres intéressantes et amicales. Toutefois, je sais que je ne vivrais pas dans ce pays. Pas tant que la condition animale sera ce qu'elle est, pas non plus tant que la femme ne sera pas la bienvenue dans l'espace public. Pour autant, c'est un pays au patrimoine naturel et historique magnifique. Reste à en prendre soin.

Merci à l'Institut Français du Maroc de m'avoir permis ces découvertes. Merci à Pierre-Hubert Touchard (directeur à Kénitra), merci à Pascale, à Hassan et à tous ceux qui ont pu me donner un coup de main ou simplement partager des moments amicaux.


Le vernissage :



Passage

2019

90cm x 165cm

acier soudé

Commande de l’Institut Français à Kénitra – Maroc

dans le cadre d’une résidence de création de 3 semaines en février/mars 2019 et à partir d’une porte d’accès à l’Institut depuis la rue, supprimée pour l’élévation d’un mur d’enceinte.


Voici une oeuvre que j’ai créée avec la volonté délibérée qu’elle soit ouverte à différentes interprétations. C’est pourquoi, plutôt que de vous en donner une explication, je vous propose d’en faire l’analyse avec vous et vous aider ainsi à choisir votre propre lecture.

La première chose importante devant une oeuvre d’art est le ressenti. : ça vous plait, ça ne vous plait pas, ça remue quelque chose en vous ou ça vous laisse froid ou indifférent…

Une oeuvre, c’est aussi le travail d’un artiste. Elle n’est pas construite ni présentée par hasard. Et pour comprendre le propos de l’artiste, il faut analyser l’oeuvre plus en détail. Toutefois, si l’artiste ne s’est pas exprimé sur le propos de son oeuvre, l’analyse peut être plus ou moins éloignée de son dessein. Elle dépend aussi de la capacité du regardeur à repérer ou à déchiffrer les codes contenus dans l’oeuvre. Ces codes peuvent être des codes culturels, des références à l‘histoire de l’art, ou tout signe qui peut être perçu différemment selon l’identité de celui qui regarde. Il ne faut pas non plus oublier que toute oeuvre est créée dans un certain contexte qui peut être important pour sa compréhension.


Le premier regard

De quoi s’agit-il, tout d’abord, d’un point de vue très général ?

Vous êtes devant une porte, cela se remarque notamment aux gonds qui demeurent, preuves de sa précédente fonction. Cette porte est composée d’un cadre métallique en tube et d’une tôle d’acier ajourée d’un motif. L’ensemble est entamé par ce qui forme une brèche, une fissure bordée de matière texturée.

Déjà, à ce niveau d’observation, on peut commencer à s’interroger sur la motivation à conserver à l’objet sa référence de porte. Est-ce seulement lié au contexte de la création ?


Le contexte de la création de l’oeuvre

Il est généralement important, pour la comprendre, de replacer une oeuvre dans

son contexte. Ici il s’agit d’une commande de l’Institut Français à Kénitra au

Maroc, réalisée dans le cadre d’une résidence de création de 3 semaines en

février/mars 2019 par l’artiste Yzo. La commande était la création d’une sculpture

à partir d’une porte métallique qui servait d’accès vers l’Institut depuis la rue. Un

haut mur d’enceinte a été élevé et la porte supprimée.

(Les éléments du contexte sont indiqués sur le cartel.)


La porte AVANT :




L’analyse détaillée

Regardons maintenant plus en détail et poussons un peu plus loin l’analyse, élément par élément.

Le cadre : de forme rectangulaire surmontée d’un « toit pentu ». A quoi fait-il penser dans le contexte précédemment cité ? A Kénitra, les toits pentus ne sont pas les toits traditionnels du pays mais ceux des édifices construits par les français pendant le protectorat. On l’a vu aussi, la présence des gonds marque la volonté de conserver la référence à la porte de l’Institut Français à Kénitra.

La surface : il s’agit d’une tôle d’acier ajourée, découpée d’un motif géométrique repris des zelliges traditionnels au Maroc. La tôle utilisée a été achetée toute faite, elle est commercialisée pour une utilisation de type moucharabieh.

Ainsi, si le cadre fait référence à la culture française, la surface, elle, désigne directement la tradition marocaine.

On peut encore remarquer que le cadre est rouillé. S’il s’agit d’un fait imposé par le contexte (la porte de l’Institut, bien que recouverte de plusieurs couches de peintures successives, a subi l’attaque des années), j’ai choisi de conserver cet état, j’en ai même renforcé l’aspect par une patine. La tôle, elle, a été achetée neuve, et est restée telle quelle, sauf au niveau des point de jonction avec le cadre où la patine gagne sur sa surface.

Mais il y a encore des choses à observer.

Dirait-on que le cadre « encercle » la surface ? Dans ce cas il faut remarquer que le haut de la tôle ne rejoint pas la partie haute et pentue du cadre ; une zone est restée libre. Dirait-on que la surface s’accroche au cadre, se relie à elle ? Les points de jonction peuvent ainsi être

considérés différemment selon qu’on les envisage du point de vue du cadre ou du point de vue de la surface. On peut aussi choisir de voir l’ensemble comme formant un tout, où cadre et surface se

renforcent l’un l’autre : techniquement, le cadre maintient la surface rigide, et la tôle compense le défaut d’équerrage du cadre.

Passons maintenant à la brèche.

Le cadre est coupé sur son contour, une partie est manquante. Depuis cet endroit descend une découpe dans la surface. On pense très vite à une fissure, une sorte de ligne de faille comme on pourrait en voir dans une paroi rocheuse naturelle ou encore dans un mur ébranlé. Les bords et les alentours de cette fissure sont très travaillés. On constate qu’il ne s’agit pas seulement d’une découpe, il y a ajout de matière. Le travail est très texturé et irrégulier. A quoi pense-t-on ?

Certains y verront une forme minérale et associeront l’entaille à un processus de dégradation par l’action du temps ou d’un agent extérieur. Certains pourront y reconnaître un aspect quasi magmatique et penser à un processus de transformation, de mutation. Si j’avais pu travailler dans mes conditions d’atelier habituelles, j’aurais fait en sorte que les bords de la fissure soient plus fins et découpés, s’approchant ainsi de la finesse de la dentelle. Ainsi, en élargissant

son point de vue, la tôle façon moucharabieh aurait aussi pu être perçue comme une référence à la condition féminine.

(Notons que l’oeuvre est inaugurée le 8 mars, Journée internationale des femmes selon l’intitulé de l’ONU alors que la France a plutôt tendance à privilégier la Journée internationale des droits de la femme)


L’interprétation


En analysant l’oeuvre en détail, chacun aura sans doute choisi parmi les observations les éléments de sens qui entrent le plus en résonance avec son propre regard. Comment, alors, savoir ce que j’ai voulu exprimer en tant qu’artiste ?

Il reste encore un indice potentiel à exploiter : le titre choisi. « Passage ». Un mot qui offre de nombreuses variations de sens, confirmant ainsi ma volonté délibérée d’offrir une oeuvre sujette à de multiples interprétations.

Passage, c’est bien sûr une indication directe de la fonction préalable de porte. Une porte est un endroit de passage entre un espace intérieur et un espace extérieur, un espace privé et un espace public.

Passage, c’est aussi l’action de faire passer ou encore de faire circuler, de traverser, avec ou sans

obstacle.

Passage est aussi, au sens figuré, le fait d'avancer dans le temps, le fait d'évoluer, de faire subir ou

d'effectuer une transformation, de changer.


Voilà. J’ai voulu ne pas figer cette oeuvre par une interprétation unique qui serait la mienne. J’ai voulu permettre à chacun, selon sa culture et sa personnalité, d’y déceler le sens qu’il préfère retenir de l’analyse détaillée.

On peut toutefois résumer quelques grandes lignes du propos :

- il s’agit d’un regard interrelationnel entre une référence française et une référence marocaine,

- les deux références ne sont pas laissées indemnes, elles sont toutes deux touchées par une fissure,

- la fissure n’est pas simple faille, elle est aussi augmentation, création ou transformation.


Je ne révélerai qu’une chose de ma démarche dans cette oeuvre. Elle est aussi pour moi un rappel. Que l’on soit français, que l’on soit marocain, ou de toute autre nationalité, homme ou femme, nous sommes faits de la même matière, éléments parmi les éléments de cette terre que nous occupons. Et, en tant que matière, nous sommes tous soumis aux lois de la nature.




Dernier thé à la menthe avant de dire au revoir au Maroc !










2019/2020 by Isabelle Grasset

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